Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
18 novembre 2014 2 18 /11 /novembre /2014 05:51

Mes raisons de l’écrire sont simples.

La première est que les enjeux décrits dans ces pages sont non seulement toujours actuels, mais d’une actualité plus urgente et plus critique qu’hier. Sous mon impulsion, le ministère, surnommé « Minat », n’a cessé de livrer bataille contre l’inertie de l’Etat pour préparer le Cameroun aux défis de l’avenir. Si nous avons obtenu des succès, nous avons aussi essuyé des échecs. La tâche à accomplir reste immense, et l’horizon des menaces se rapproche. Comment ferons-nous face à un accroissement démographique qui, hors flux migratoires, s’élèvera à trois millions au cours des cinq prochaines années? Comment répondrons-nous aux menaces intérieures et extérieures grandissantes qui pèsent sur la sécurité des Camerounais ? Comment, enfin, mettrons-nous en place des institutions politiques et administratives assez fortes pour relever les défis de « l’après » ?

Les Camerounais veulent des réponses à ces trois questions-clés. Ils veulent croire en leur avenir, et tout ce que leur offre ce régime finissant, c’est le spectacle tragi-comique de son immobilisme.

Cet immobilisme est la mère de tous nos maux. Curieusement, je le ressens encore plus fortement que par le passé. Non pas que les vicissitudes que je traverse actuellement m’aient subitement fait réaliser les souffrances quotidiennes de mes concitoyens. Je suis un fils du peuple, qui sait ce qu’endurer veut dire, et je n’ai pas attendu la prison pour me découvrir de l’empathie. Mais je vois clairement que l’immobilisme est à l’origine de la précarité que, sous tant de formes différentes, nous connaissons tous. L’absence de réformes en faveur de la stabilité, de l’efficacité, de la transparence, de la justice nous enferme dans une expectative angoissante, sans repères. Le commerçant craint un après-Biya violent ou simplement identique à l’avant, le jeune diplômé ne trouve pas de poste à la hauteur de ses qualifications, le travailleur s’appauvrit malgré son labeur, les parents ne croient plus à l’équité des examens, l’investisseur ne sait pas de quoi le Cameroun sera fait, le ministre est jeté en prison puis libéré le lendemain et envoyé faire un discours à la jeunesse, l’innocent est condamné sans motif autre que politique…

La précarité est d’autant plus insupportable, l’immobilisme d’autant plus coupable, qu’il ne s’agit pas d’une fatalité. Je suis convaincu que chaque défi a sa solution dans une réforme bien pensée, élaborée de manière rationnelle et appliquée avec volontarisme. Il n’y a pas besoin de faire table rase ou de réinventer la roue comme nous en avons trop souvent la tentation. L’amélioration progressive et continue, soutenue par l’analyse des expériences passées et d’exemples réussis à l’étranger, est le meilleur moyen de « coller » concrètement à la réalité des besoins. Ingénieur de formation, j’ai toujours trouvé de grandes vertus au kaizen et au reengineering, dans l’industrie comme dans l’action administrative.

Au-delà du récit des faits et des événements, ma chronique vise donc à montrer que le Cameroun a un besoin urgent de réformes et que ces réformes sont possibles. Bien plus, souvent, elles sont déjà définies et n’attendent que leur mise en œuvre : sous ma direction, le Minat en a proposé un grand nombre dans des domaines aussi variés que l’encadrement des partis politiques, le transfert de compétences et de ressources aux collectivités territoriales décentralisées ou la prévention des incendies dans les marchés. Si certaines n’ont pas abouti, c’est en raison de l’inertie de l’appareil d’Etat ou de la résistance d’intérêts particuliers, non de l’insolubilité des problèmes.

Ces réformes impulsées par le Minat entre 2002 et 2011, qu’elles aient été appliquées ou soient restées à l’état de propositions, je les décris en détail dans ces pages. Libre au lecteur de les juger bonnes ou mauvaises, l’important est qu’il sache que nous pouvons dès maintenant nous construire un avenir.

Ma deuxième raison est de rendre hommage aux hommes et aux femmes qui m’ont assisté dans ma tâche durant une décennie, car les succès remportés par le Minat entre 2002 et 2011 ont été le fruit d’un travail collectif.

Ces hommes et ces femmes ont beaucoup et bien travaillé. Parfois dans l’urgence, pour résoudre des crises immédiates graves, comme lorsque les élections législatives et municipales couplées de juin 2002 ont pu être « sauvées » et se tenir avec seulement sept jours de retard malgré une confusion et des difficultés logistiques catastrophiques. D’autres fois sur le long terme, par exemple quand il s’est agi de donner corps – enfin! - à la politique de décentralisation inscrite dans la révision constitutionnelle du 18 janvier 1996. Cette entreprise de fond, impliquant un équilibre entre les objectifs d’ancrage local de la démocratie et de gestion efficiente des collectivités et les risques d’atteinte à l’unité nationale, a nécessité l’élaboration de pas moins de huit lois et d’une trentaine de décrets d’application, dont la pertinence et le caractère concret ont permis de mettre le pays sur la bonne voie. De même, la définition du cadre juridique des élections régionales et sénatoriales et des consultations référendaires s’est traduite par trois importants projets de lois.

Cette activité intense est d’ailleurs retombée après mon départ: en deux ans, le Minat n’a produit qu’un seul texte significatif, le code électoral, qui plus est largement inspiré par les travaux de mes équipes et insatisfaisant.

En faisant voir d’où nous sommes partis et où nous sommes arrivés, mes collaborateurs méritent que je rende publiquement hommage à leur sérieux, leur dévouement et leurs compétences. Les motifs légitimes sont nombreux de se défier d’un Etat qui laisse les Camerounais livrés à eux-mêmes et semble captif d’intérêts particuliers. Il ne faut pas pour autant ignorer la valeur de la grande majorité de nos fonctionnaires, que j’ai pu mesurer non seulement au Minat mais au secrétariat général de la Présidence et tout au long de ma carrière au service du pays.

Cet hommage s’adresse particulièrement à Madame Christiane Soppo, qui fut mon assistante pendant plus de 20 ans avant d’être assassinée le 26 janvier 2014, sans doute en punition de sa fidélité envers moi. Avec droiture, discrétion et efficacité, elle a contribué aux avancées que nous avons réalisées et a incarné au quotidien les qualités que les Camerounais sont en droit d’attendre d’un serviteur de la nation, quel que soit son rang. Son exemple nous oblige.

Ma troisième raison est d’assumer ma part de responsabilité. Sous l’autorité de Paul Biya, j’ai eu l’honneur de servir l’État Camerounais, comme Minat et, auparavant, dans d’autres fonctions éminentes. J’ai même été, selon l’expression souvent acrimonieuse, l’un des « piliers du régime ». Je pourrais ironiser sur le fait que le pilier était si peu puissant que le régime a pu l’abattre en un instant, mais passons. La vraie question est : Vais-je chercher à renier mon engagement d’hier auprès de Paul Biya ou à minimiser mes responsabilités dans les missions qu’il m’a confiées ?

Non. Je le dis clairement : j’assume toute mon action au service de l’Etat.

D’abord parce j’ai toujours considéré préférable, plutôt que de ne rien faire, de vouer entièrement mon énergie, mon expérience et mes compétences au progrès de mon pays. Tous ne peuvent pas en dire autant, et c’est un euphémisme. Si la violence et la mauvaise foi des attaques contre moi m’atteignent si peu, c’est que nombre de ceux qui les manient sont, contrairement à moi, restés en retrait ces 20 dernières années. Quels sont leurs états de service, comment ont-ils tenté de contribuer au redressement du Cameroun ? Par leur silence et leur inaction face aux vrais problèmes du pays ? Comme dit le proverbe, « à force de vouloir avoir les mains pures, ils n’ont plus de mains ».

Je n’ai pas fait ce choix de l’expectative permanente. J’ai fait celui de l’action, et on me permettra de penser qu’il était plus difficile, plus courageux et plus constructif

Ce n’est pas tout. Certes, au fil du temps, le régime dont j’ai été l’un des acteurs a déçu les espérances des Camerounais, dont la grande capacité de résilience a permis d’éviter le pire. Au moins jusqu’ici. Le jugement de l’histoire situera peut-être l’origine des échecs et des difficultés d’aujourd’hui dans les succès d’hier, montrant que le régime n’a pas su les prolonger et les approfondir. Mais n’attendons pas l’avis des historiens pour admettre que c’est nous, peuple camerounais, qui avons élu et réélu Paul Biya durant trois décennies. Nous devons accepter cette responsabilité, pour lourde qu’elle soit.

J’ai d’autant moins de raison de ne pas assumer mon action que je n’ai jamais servi Paul Biya, mais l’intérêt supérieur de la nation. Mon récit le montre sans aucune ambiguïté. Avec ce personnage disjoint, insaisissable, dissimulant des gouffres intérieurs insondables, mes relations ne furent à aucun degré autre que professionnelles. Le lecteur constatera la latitude souvent grande qu’il me laissait, mais aussi l’esprit d’indépendance avec lequel je me suis opposé à lui pour imposer des orientations salutaires ou en infléchir de mauvaises, voire simplement sortir de l’inertie. Parfois sans résultat. Parfois avec succès, comme pour le report du scrutin couplé du 23 juin 2002, pour la validation de certaines des élections de juillet 2007 qui avaient vu élire des rivaux du RDPC, pour la féminisation des cadres du commandement territorial et par « contagion » de l’administration en général, pour le renforcement des infrastructures préfectorales indispensable à la déconcentration, corollaire de la décentralisation, ou pour la gestion des émeutes de 2008.

Enfin, la pensée du reniement m’est d’autant plus étrangère que ces 10 années à la tête du Minat furent sans nul doute la période la plus heureuse, la plus gratifiante, de ma carrière politique. Les délais, les frustrations, les ratés, ont été nombreux. Mais ils pèsent moins dans la balance que la difficulté et la variété des tâches, la quantité de travail accompli, la gestion réussie des crises électorales et des émeutes, les enjeux d’avenir des grandes réformes à engager, et même que la relation de confiance établie avec Paul Biya. Elle m’a permis à la fois de tirer profit de sa grande expérience et de rediriger son action, parfois en m’opposant à lui de front.

Heureux, je l’ai aussi été de participer à l’ouverture internationale du Minat dans le cadre de la Conférence Africaine de la Décentralisation et du Développement Local (CADDEL) et des Africités. La découverte des enjeux communs aux grandes villes africaines a considérablement élargi mon horizon de réflexion et d’expertise, et m’a permis de me familiariser avec les arcanes de la diplomatie du Continent.

Bawuro, Fontem, Dibombari, Ngoulemakong, Tonga, Ayos, Garoua-Boulaï, Mbé, Figuil, Zina.… Ce qui me reste de plus cher, c’est que cette fonction m’ait permis d’acquérir une connaissance en profondeur de mon pays, que j’ai sillonné du nord au sud et d’est en ouest, de ses territoires, et de ses populations dont pour chacune j’ai découvert la culture, l’histoire mais aussi les souffrances et les aspirations.

Si ce livre parle du passé, c’est donc pour penser le présent et l’avenir en totale indépendance. Dans cette mesure, il se situe dans le prolongement des lettres ouvertes et des entretiens qui sont, depuis mon emprisonnement, le seul moyen de poursuivre mon action au service de l’intérêt général.

Ces textes développent une vision du Cameroun de demain dépassant largement le cadre de la seule administration territoriale. Dans un éditorial donné au Monde du 31 janvier 2013, je décris une nouvelle stratégie de développement axée sur les gains de productivité dans l’agriculture, la diversification sectorielle et l’investissement dans les infrastructures. Dans une lettre ouverte du 23 septembre 2013, je propose un nouvel agencement constitutionnel pour accroître l’efficacité de l’exécutif. Dans une tribune publiée par Jeune Afrique le 11 février 2014, je plaide pour une intégration horizontale du Cameroun au sein d’une « Afrique Centrale des 2 Océans» qui lui permettrait d’entrer dans la nouvelle logique économique mondiale et de mutualiser ses enjeux sécuritaires.

De nombreux autres sujets sont évoqués dans ces réflexions, dont je présente l’éventail complet en annexe après avoir livré la chronique de mes années au Minat selon quatre axes thématiques :

1. L’organisation et l’encadrement des scrutins électoraux

2. La mise en œuvre de la politique de décentralisation

3. L’administration du territoire

4. La protection civile

Dans le bas-fond marécageux à l’extérieur de ma cellule, les grillons se sont mis à chanter. Je ne sais pourquoi, le souvenir de mon dernier geste à ma sortie du Minat en 2011 me revient à l’esprit.

Avant de quitter mon bureau, j’ai regardé la liste de mes prédécesseurs : Ahmadou Ahidjo, Njoya Arouna, Charles Onana Awana, Enoch Kwayeb, Mohaman Lamine, Victor Ayissi Mvodo, Jean Foumane Akame, Jean Marcel Mengueme, Jérôme Emilien Abondo, Ibrahim Mbombo Njoya, Gilbert Andze Tsoungui, Samson Ename Ename, Ferdinand Koungou Edima.

Mentalement, moi le prisonnier du SED, j’y ajoute fièrement mon nom, avec cette mention, inspirée de Victor Hugo : «sans boue aux pieds, ni honte au front, ni haine au cœur».

Partager cet article

Repost 0
Published by Sylvain Timamo
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Scores2000
  • : Informations Générales : Sports-Affaires-Société-Economie-Tourisme-Environnement-Informatique
  • Contact

Profil

  • Sylvain Timamo
  • Sylvain Timamo est journaliste camerounais et depuis quelques années,il est éditeur du journal Scores 2000. Propriétaire du Magazine International Culturel et Touristique "Le Chasseur".
  • Sylvain Timamo est journaliste camerounais et depuis quelques années,il est éditeur du journal Scores 2000. Propriétaire du Magazine International Culturel et Touristique "Le Chasseur".

Recherche

Pages

Liens